Compte rendu de la Soirée Europa Film Treasures, le 17 Janvier 2012

Écrit par Administrator Vendredi, 27 Janvier 2012 18:07

Activités

Europa Film Treasures (EFT) est plus qu'un site internet de VoD, c'est un réseau de 31 centres d’archives et cinémathèques européennes, présentant à ce jour plus de 180 films datant de 1894 à 1999, retrouvés, restaurés, documentés et mis en musique par des artistes contemporains, visible gratuitement et en plein écran, et sous-titrés dans cinq langues (français, anglais, allemand, italien et espagnol). Le site compte à ce jour deux millions de visiteurs. Il a reçu le Focal Award 2011  dans la Catégorie  « Best Use of Footage on Non-television Platforms ».

P.I.A.F a décidé d'organiser une soirée de rencontre avec l'équipe de EFT, qui nous a présenté les coulisses du site. La soirée était organisée par Anne Simon, présentée et animée par Jean-Yves de Lépinay.

Les intervenants :
Serge Bromberg, Lobster Films
Jean-Baptiste Duquesne, Enki Technologies
Claire Gadéa, coordinatrice générale et administratrice du site  
Delphine Jaquet, coordinatrice générale et chargée de la production du site
Eric Lange, responsable des relations avec les cinémathèques

le Compte rendu a été rédigé par Nathalie Fisbach :

En introduisant le site Europa Films Treasures présenté aujourd’hui au Forum des Images, Jean-Yves de Lépinay (directeur des programmes du FI) rappelle que le travail de valorisation et d’éditorialisation des images est l’un des enjeux documentaires qui s’impose pour toutes les images d’archives. Telle est la gageure du site Europa Films Treasures qui a entrepris, depuis sa mise en ligne en avril 2008, un véritable travail de mise en valeur des films de patrimoine issus d’une trentaine de cinémathèques européennes.

Après la projection du teaser du site EFT, Serge Bromberg prend la parole et revient sur la genèse du site.

Europa Film Treasures : genèse d’un site grand public dédié au cinéma de patrimoine et en accès libre (par Serge Bromberg)

Il est très facile d’aller chercher des images sur Internet, d’aller chercher des images à quelques km de chez soi, mais lorsqu’on est à Edimbourg et qu’il faut aller chercher une bobine à la cinémathèque de Serbie et qu’ils parlent tous serbe, et bien on n’y arrive pas !

Partant de ce difficile constat, le grand public profane souvent étranger à l’univers du film patrimonial, se détache de la démarche de collecte, de présentation et de partage des images et des mémoires. Les cinémathèques constituent dès lors les clés de notre mémoire d’images comme l’était la Vidéothèque de Paris aujourd’hui rebaptisée Forum des images qui avait cette vocation de collecter, restaurer et partager. Cependant, un peu en marge des cinémathèques à la force de frappe majeure (telles le British Film Institute, la Cinémathèque française, la Cineteca di Bologna, EYE Film Instituut Nederland…) il y a les cinémathèques moins connues, régionales ou plus lointaines (Finlande, Bulgarie) qui n’ont qu’une faible puissance de rayonnement.

En dépit de l’arrivée d’Internet et de nouvelles générations de conservateurs, les échanges entre les cinémathèques restent très ciblés et n’offrent pas un accès permanent à la richesse du patrimoine conservé en Europe. D’où l’idée, née à Lobster Films, de mettre en valeur le travail de conservation pour répondre au besoin de partage entre les cinémathèques à travers un projet de coffret DVD qui s’appellerait « Trésors des archives européennes », sur le modèle de l’édition par les grandes archives américaines des coffrets DVD « Treasures From American Film Archives ».

Ainsi, malgré un rejet prévisible de la part des cinémathèques de la Fiaf qui ne voient pas d’un bon œil « l’intrusion » d’une société privée, Lobster Films, forte de sa longue expérience, de son solide réseau et soutenue tout de même par une dizaine de cinémathèques, lance ce projet de valorisation du travail des cinémathèques européennes à travers les films qu’elles ont restaurés.

Très vite la communauté européenne soutient le projet mais remet en question le support : il faut oublier le DVD et promouvoir le partage par Internet. Idée enthousiasmante qui se concrétise par la création du site VoD Europa Films Treasures, inauguré en avril 2008. Media soutient le projet, qui part comme une traînée de poudre : le cinéma de patrimoine est mis à la disposition du grand public via Internet avec un accès gratuit. Trois ans plus tard, le projet a réuni près de 200 films et une trentaine de cinémathèques. Deux millions de visiteurs uniques, ont visité le site, soit entre 2000 et 6000 visiteurs par jour.

Présentation des intervenants

Jean-Baptiste Duquesne dirige Enki technologies et gère la plateforme technique du site ; Delphine Jaquet et Claire Gadéa sont coordinatrices générales du site. Delphine Jaquet assure le pôle production, tandis que Claire Gadéa s’occupe de la gestion financière, de l’aspect administratif et juridique et du suivi des partenariats. Quant à Eric Lange, alter ego de Serge Bromberg à Lobster, il travaille depuis le début pour le site et s’occupe plus particulièrement de la relation avec les cinémathèques.

Claire Gadéa prend la parole mais, avant d’annoncer le déroulé de la présentation en cinq points, elle précise que le site, tourné vers le grand public, n’est pas une base de données exhaustive. De plus, les films sont mis en ligne parce qu’ils sont restaurés par les archives européennes, ils ne sont pas forcément européens et peuvent donc inclure des films américains ou du monde entier. Enfin, Claire évoque Pascaline Peretti, récemment partie, qui est aussi à l’origine du site.

Aujourd’hui EFT se trouve à une étape charnière : pour répondre aux nouveaux besoins du site qui s’est beaucoup enrichi, il faut revenir sur la structure originelle dont la phase d’élaboration a été très courte. Cette adaptation induit une refonte de la charte graphique et de la navigation.

1. Mise en valeur des films et travail d’éditorialisation (Delphine Jaquet)

Delphine Jaquet présente la home page et explique que l’accent est mis sur la mise en valeur des images par un travail autour des films, avec rédaction de livrets, résumés, mise en musique lorsque les films sont muets ainsi qu’une documentation autour du film mis à disposition pour le public néophyte.

Aujourd’hui le site comporte 183 films dont il faut faciliter l’accès. Claire Gadéa précise à ce propos que l’une des spécifications techniques impliquait d’arriver au film en 3 clics. Jean-Baptiste Duquesne rappelle aussi la contrainte, dès le départ, de rendre le site accessible en cinq langues avec sous-titrages.

> Démonstration avec projection d’extraits de films.

Les textes sont toujours écrits par les mêmes auteurs pour préserver l’uniformité du site (résumés et livrets synthétiques placés au même niveau que les films et qui constituent une contextualisation des images). Les livrets permettent en outre de renforcer les relations avec les cinémathèques pour qui le travail de recherche sur les films peut constituer une valorisation du fonds.

> Projection du film On doit le dire - 1918

Pour répondre à toutes les conditions de visionnage, 3 débits (512 k, 1Mb et 3Mb) ont été mis en ligne. Dans un souci de vulgarisation de l’histoire des techniques du cinéma (invention du cinéma en couleur, du cinéma sonore…) le site a conçu des ateliers, véritables workshop ludiques qui permettent de sonoriser un film muet ou de comprendre les étapes de l’invention de la couleur au cinéma :

> Démonstration à l’écran

À la question concernant le téléchargement, Claire Gadéa répond qu’il est impossible de télécharger sur le site : l’équipe a été très vigilante sur cette question. Un système de protection poussé a été mis en place avec Enki Technology : l’équipe de Europa film treasures a réalisé un petit spot dissuasif qui est téléchargé à la place du film en cas de tentative poussée. Jean-Baptiste Dusquenne précise qu’en matière de piratage le risque zéro n’existe pas. Tout l’enjeu est de rendre le processus de piratage tellement long et difficile qu’il en devient dissuasif. Jean-Yves de Lépinay de rajouter : « et quel est l’intérêt de voler ce qui est gratuit ? »

EFT passe commande de musiques originales (plus de 90 films ont une musique originale sur les 183 films en ligne). Un partenariat avec la SACEM a été mis en place depuis deux ans ainsi qu’avec le CNSMDP (Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris). Ces commandes représentent une valorisation supplémentaire pour les films. Un master de la musique originale est donné à la cinémathèque concernée par le film. C’est l’équipe d’EFT qui attribue les films à chaque compositeur dont elle connaît en général l’univers.

2. Relations avec les cinémathèques et le travail de réseau (Eric Lange)

Les relations avec les cinémathèques existent depuis plus de 20 ans à travers les différents projets de restauration de films. Contraintes d’admettre les enjeux incontournables du web, le projet soumis aux cinémathèques d’abord réticentes a fini par être bien perçu. Conçu comme une sorte de portail pour faire connaître le travail des cinémathèques, le site bien que destiné au grand public, doit répondre aux critères de rigueur historique et de restauration.

Les cinémathèques doivent proposer des films : ce sont plutôt les cinémathèques à faible visibilité qui répondent à l’appel (comme la cinémathèque de Macédoine…). Il faut parfois les pousser ou les orienter, mais les échanges restent assez ouverts, sans contrainte particulière. Le choix des films se fait en tenant compte de la programmation. Il y a une volonté de mettre en ligne des films plus contemporains (années 50) avec un peu d’avant-garde.

EFT compte aujourd’hui 31 cinémathèques qui représentent 19 pays, d’autres cinémathèques régionales ou plus lointaines souhaitent aussi intégrer le site. Serge Bromberg remarque que la cinémathèque de Belgique va probablement bientôt rejoindre EFT, convenant de la nécessité  de s’ouvrir.

Le matériel envoyé est en général au format beta, parfois sans restauration ni mise en musique, à la charge de l’équipe du site. L’autre grand travail avec les cinémathèques concerne la conception du livret, écrit à Paris et devant être impérativement approuvé par la cinémathèque concernée.

Claire Gadéa explique qu’un accord cadre a été mis en place avec les cinémathèques : un contrat qui précise que celles-ci se chargent de proposer des films pour lesquels elles ont clarifié la chaîne des droits. Elles garantissent ainsi les droits de diffusion non exclusifs sur internet et la possibilité de les montrer sur ce média gratuitement. EFT ne détient pas d’autres droits dessus. À ce propos Eric Lange rappelle que le site ne fonctionne qu’en streaming, sans possibilité de téléchargement, ce qui représente une sécurité pour les cinémathèques. De surcroît, renchérit Claire Gadéa, pour lutter contre le piratage, EFT a imaginé un film de prévention pour dissuader toute velléité de détournement.

8 heures de film minimum doivent être intégrées tous les ans au regard des critères du programme Media de l’Union Européenne principal partenaire financier du site. Cette année, 36 nouveaux films ont été mis en ligne.

Le programme Media est essentiellement dédié à la mise en ligne de films ; la mise en valeur et l’éditorialisation des films étant une valeur ajoutée mais pas l’objectif premier du soutien. Or le budget EFT doit prendre en charge le coût du travail de valorisation autour des films : paiement des droits aux compositeurs, coût du sous-titrage, paiement des droits d’auteur des personnes qui rédigent les livrets etc. L’Union Européenne impose un site en 5 langues, d’avoir en ligne 70 % minimum de films de nationalité européenne, (en mettant l’accent sur les films de nationalité à faible visibilité), et obligation de mettre au moins 8 heures de films en ligne avant le 31 décembre (obligation très contraignante pour EFT qui dépend de la mise à disposition des films par les cinémathèques).

> Projection du film Handkerchief Drill - 1949

3. Les problématiques techniques et la diffusion (Jean-Baptiste Duquesne)

L’accessibilité : plusieurs débits pour chaque film sont mis en place pour permettre un visionnage à l’ensemble des publics et des territoires.

Le streaming : en 2007 la VOD en était à un stade très expérimental ce qui a justifié certains choix notamment sur les encodages en technologie Flash.

La création de trafic : le principal levier de création de trafic adopté a été le bouche à oreille et l’événementiel. Le deuxième levier provient des moteurs de recherche (page qui couvre une palette sémantique relativement large et qui amène plus de la moitié du trafic) auxquels s’ajoute toute la puissance des réseaux sociaux pour la diffusion. Il a été difficile parfois de gérer les pics de charge liés à des phénomènes de buzz incontrôlables. Aujourd’hui le trafic s’est régularisé avec des architectures dimensionnées en terme de serveur pour permettre la diffusion au plus grand nombre.

Le film  Wilbur Wright und seine Flugmaschine – 1909 a fait un énorme buzz. Les images captées par la première caméra embarquée dans l’avion de l’américain Wilbur Wright a enthousiasmé les hommes de la Nasa qui ont aussitôt envoyé le lien à leur carnet d’adresses entraînant 300 000 visionnages, soit parfois 90 000 visionnages en un ou deux jours. Delphine Jaquet donne aussi l’exemple du film Tramway, très regardé par les internautes et Claire Gadéa signale à ce propos la corrélation entre la médiatisation du film (articles de presse) et la fréquentation du site. Pour Eft il est important d’obtenir, en ce sens,  des articles dans la presse ou sur le net afin d’attirer l’internaute et augmenter la fréquentation  site. Les pays européens qui consultent le plus le site EFT sont la France et l’Italie.

4. Le modèle économique (Serge Bromberg)

Opération extrêmement coûteuse du fait de la mise en réseau des cinémathèques et le traitement de chaque film qui va jusqu’à la composition musicale, la mise en ligne, la bande passante, les différents traitements, l’équipe de support qui anime le site (entre 2 et 6 personnes selon les phases) ainsi que les différents partenaires, ENKI, LVT, la SACEM… Cette opération représente un budget de 500 000 € par an donc une mise de fonds importante. Le programme Media a décidé de soutenir le projet et autorise un couloir de financement qui répond à des règles simples : pour 2 € dépensés dans le cadre de cette activité, 1 € sera payé par Media dans la limite de 250 000 €, ce qui implique d’avoir trouvé par ailleurs 250 000 € auprès de sponsors et partenaires.

Les partenaires techniques qui ont suivi le projet sont : Enki, présent dès le départ ; LVT pour la création des sous-titres et l’encodage ; la SACEM, formidable partenaire stimulant la curiosité et incitant à la création musicale, ainsi que le CNSMDP (jusqu’à 2011) également pour la création de musiques.

> Projection simultanée de Tramway avec la musique  de Ivan Boumans Molina étudiant au CNSMDP

5. L’avenir du site (Serge Bromberg)

Mais le modèle est complexe et n’a jamais pu reposer sur le sponsoring. Aujourd’hui, dans sa quatrième année, le site se trouve à une croisée des chemins : l’aide à la VoD de Media n’a a priori pas vocation à aider les projets sur le long terme : il faut trouver un modèle économique. Ce qui est difficile en VoD pour des films de patrimoine rares, car peu de gens seront prêts à payer pour voir des films dont ils n’ont a priori aucune idée. Par conséquent, il faut maintenant essayer de créer des sources de financement propres à ce type de site et être créatif puisque le financement pour des sites gratuits est rare. Un certain nombre de mécanismes ont été mis en place comme l’encart sur la home page « Soutenez-nous », le modèle publicitaire est également adopté mais plus généralement, EFT est à la recherche d’un véritable modèle économique qui permette, notamment, de préserver le principe absolu de gratuité du site.

> Pour conclure, projection de deux films :

Akt-Skulpturen. Studienfilm für bildende Künstler - 1903

Symphonie bizarre - 1909