archives et montage. Réalité professionnelle

Écrit par Yves Gaillard Lundi, 16 Mai 2011 20:22

Activités

Compte rendu 2 : Archives et montage. Montage d'archives. Problématiques techniques

Après les projections, un débat s'engageat en trois temps : les conditions de travail des documentalistes, le rappel du problème du « retaillage d'images », et le témoignage d'Eric Salleron, étalonneur, sur l'évolution des pratiques.

Un constat de dégradation des conditions de travail des documentalistes

La deuxième partie de la soirée débute par la description par Anne Conan et Edwige Laforêt de la relation idéale entre documentaliste et monteur...

Les bonnes pratiques. Après avoir pris contact avec le réalisateur, il s'agit de déterminer la  liste des plans à trouver, et surtout le style recherché, qui guidera la recherche. Avec bien entendu un budget correct pour la recherche et les archives... En phase de montage, lors de la digitalisation des éléments, il est souhaitable que les documents arrivant en salle de montage soient accompagnés de notices les identifiant clairement pour le montage. Le dialogue entre documentaliste et salle de montage est essentiel pour préciser la date et l'origine des documents mais aussi pour régler les éventuels problèmes de qualité et de droits en amont de la conformation. En phase de conformation, il s'agit de réaliser le « relevé de confo » avec le monteur, ce qui facilitera la fourniture des éléments de qualité pour la version finale du documentaire, ainsi que la rédaction d'un générique unifié.

La réalité actuelle des pratiques est cependant bien éloignée de cette feuille de route...

Numérisation parfois médiocre, budget réduit : des facteurs problématiques. En premier lieu, Edwige Laforêt pointe le problème majeur de l'utilisation d'archives aujourd'hui : la perte importante de qualité des archives, dûe à aux opérations de numérisation menées par les sources. Elle invite fermement les réalisateurs, producteurs, monteurs, à interpeller les sources sur la qualité parfois médiocre des matériaux fournis.

Puis elle regrette le manque de concertation entre documentaliste et production sur la rédaction des génériques, souvent pour des questions de plannings. En effet, les documentalistes, engagé(e)s pour peu de jours et uniquement sur la recherche d'images, sont déjà loin du projet à cette phase.

Anne Connan ajoute que, pour les mêmes raisons budgétaires et de planning, l'exclusion des documentalistes de la conformation finale empêche un suivi correct des paiements de cession de droits. Et que la recherche d'images, devant souvent s'effectuer en un temps très court et pour des budgets faibles, perd en qualité.

Trouver l'archive rare en trois jours. Le gros de la recherche d'images étant plus en plus souvent délégué à des assistants de production, voire des stagiaires, le documentaliste est embauché pour trois jours afin de trouver « la cerise sur le gâteau », l'archive rare ou inédite, qui apportera une valeur ajoutée au projet. Ce qui s'avère impossible, à moins d'avoir déjà travaillé sur le sujet.

« Les décapités du 16/9e »

Yves Jeuland, co-réalisateur avec Joris Clerté, revient sur le contexte de ce film de prévention produit par la SCAM et dénonçant le recadrage des images 4/3. Sorti au moment de la diffusion de la série documentaire « Apocalypse » en 2009, le clip fut interprété par ses réalisateurs, Daniel Costelle et Isabelle Clarke, comme une attaque, ce qu'il n'était pas (en tout cas pas volontairement!). Le succès d'audience de « Apocalypse » fit du mal aux films d'archives, reconnaît Yves Jeuland : ses choix esthétiques, comme la sonorisation à outrance, la colorisation et les retouches d'images, étant devenus une forme de norme aux yeux des diffuseurs. Cependant, Yves Jeuland rappelle que malgré la pression, les réalisateurs restent libres de refuser cette forme et d'imposer leurs choix. Il raconte ensuite qu'il interpella lors d'une réunion SCAM l'équipe de France Télévisions sur l'obligation de « remplissage » des bords perdus d'une image 4/3 passée en 16/9, mais n'obtint pas de réponse. Il appelle à une solidarité des réalisateurs sur ce point, … tout en précisant que certains « se foutent » de ce problème.

Claudine Dumoulin, monteuse, raconte qu'elle garde toujours au montage les formats d'origine, pour se voir finalement imposer au final des recadrages ou remplissages.

En conclusion, Yves Jeuland date à environ 2006 le début du « retaillage » de formats, notamment pour des éditions DVD.

Témoignage d'Eric Salleron, étalonneur chez Avidia

Invité par PIAF, Eric Salleron, qui en tant qu'étalonneur intervient en fin de chaîne de post production, témoigna de pratiques actuelles en matière d'utilisation d'archives... Qui font froid dans le dos.

« Purée visuelle ». Tout d'abord, il confirme que la plupart des images d'archives sont « zoomées », pour remplir le format 16/9e. Cette manipulation numérique, outre son infidélité au support d'origine, entraîne une importante perte de qualité de l'image, de l'ordre de 45%. L'autre procédé, qui consiste à « remplir  les noirs » autour d'une image 4/3, entrainent des demandes loufoques, comme des rideaux rouges de part et d'autre de l'image, « comme chez Drucker »(!).

Revenant au zoom numérique, Eric Salleron rappelle que les images sources, en 4/3 d'origine, sont ensuite « gonflées » en Haute définition. Le résultat : « une purée visuelle », que les étalonneurs tentent tant bien que mal de corriger.

Yves Jeuland intervient, pour soulever la question du droit d'auteur des opérateurs, dont les images sont ainsi dénaturées.

Conformation? Puis Eric Salleron rappelle que la phase de conformation est désormais quasi inexistante dans les processus de post production. Arrivant en phase d'étalonnage, les films comportent toujours des images en format de consultation, donc de basse qualité, ou timecodées, voire même des vidéos extraites du web. L'étalonneur se transforme alors en pédagogue, rappelant la nécessité d'obtenir la meilleure qualité possible, face à des interlocuteurs qui, mis devant la mauvaise qualité de leurs images, disent : « il y a un logiciel pour ».

La question des matériels d'origine, ou Les aberrations de la numérisation. Eric Salleron s'étonne que, lors de transfert d'archives d'origine 35mm ou 16mm, le format HD ne soit pas la norme, le format MPEG2, standard actuel, étant de faible qualité : un problème bien connu des sources, rappelle Jean Yves de Lépinay, mais qui implique des coûts très importants, s'ajoutant au transfert SD pour la consultation.

Thierry Rolland ajoute qu'en tant que source, il a décidé de ne pas prendre en charge le coût du transfert en HD, étant dans l'incertitude sur la pérennisation de ce standard. Il raconte alors une anecdote éclairante : propriété de Pathé, les éléments 35mm du film « Le Guépard » de Luchino Visconti faillirent être détruits, suite à leur transfert en vidéo... L'exemple du fonds British Paramount est également évoqué : tous les originaux film de ce fonds historique furent détruits, suite à leur transfert en vidéo 1 pouce!

Valérie Massignon précise que, sur des projets prestigieux ou des volumes importants, un transfert HD à partir du format d'origine peut être réalisé par les sources.

Elle décrit ensuite des situations aberrantes mais tristement récurrentes, comme par exemple ces films d'archives destinés à une diffusion cinéma, réalisés à partir de transferts vidéo de supports film, ensuite kinéscopés en 35mm... Des étapes intermédiaire synonymes de dégradation, qui pourrait être évitée par un retour systématique au support d'origine en phase de conformation - comme cela se pratique chez certaines sources étrangères, précise Déborah Ford, documentaliste.

Le choix onéreux de la facilité... Dans leur rapport avec les sources, de nombreuses productions demandent des formats légers, dont le « quicktime » est devenu le terme générique. Eric Salleron rappelle que cette appellation recouvre des qualités très différentes. Avec humour, il évoque la fierté d'un client qui, lui envoyant à sa demande et par FTP un fichier vidéo de complément, le fit très léger … mais de qualité médiocre. Par ailleurs, Eric Salleron décrit une conséquence troublante du recours à des fichiers .mov (le format vidéo du conteneur quicktime) : dépourvu de timecode, ces fichiers obligent en effet les étalonneurs à « recaler à l'oeil » les sources vidéo, ce qui multiplie le temps, et donc les coûts, de la postproduction... Une anecdote qui donne le sentiment d'un gâchis financier par manque de préparation.

Apportant un autre éclairage sur ce glissement des productions vers des solutions de facilité qui s'avèrent finalement très onéreuses, Irène Oki commerciale à l'INA, fait le constat que de plus en plus de ses clients choisissent leurs images dans des sujets dit « de rétrospective » : c'est à dire des montages d'archives réalisées pour les journaux télévisés, de qualité déjà dégradée car issues d'une deuxième génération vidéo. Le « nettoyage » des droits de ces images décuple le travail des services documentaires de l'INA, et donc le montant des factures.

Le besoin d'une charte de bonne conduite. Eric Salleron regrette l'absence d'un « guide de bonne conduite », ou un suivi de chaîne, précisant à chaque étape de la postproduction les conditions techniques minimales pour un travail correct, qui pourrait servir de base de dialogue à tous les partis. Thierry Rolland ajoute qu'il serait bon de réaliser une charte d'information sur les formats vidéo numérique, rédigée conjointement avec des monteurs et des étalonneurs. Un projet à suivre...

Des matériels originaux dégradés. A la fin du débat, Catherine Blache, documentaliste, témoigne des pratiques actuelles dans les rédactions des télévisions, notamment chez France Télévisions. Utilisant des cartes mémoire à mémoire flash réutilisables, les équipes de tournage versent ensuite leurs rushes dans les serveurs, les compressant au passage, puis effacent les cartes mémoire. Dès lors, les sources vidéo « master » sont d'emblée dégradées, avant même leur intégration dans les fonds de l'INA. Eric Salleron rappelle la nécessité absolue d'effectuer plusieurs copies de sauvegarde de tous les éléments dans leur qualité d'origine, par exemple sur disque dur.

En conclusion : du recyclage des pellicules à l'insouciance numérique...

En conclusion, Eric Salleron reconnait que l'époque, dans une sorte d'insouciance généralisée et préoccupante face à l'utilisation du numérique, n'était pas au réflexe du stockage... On peut ajouter que ce problème semble récurrent dans l'histoire du cinéma et de l'audiovisuel : les supports film n'étaient-ils pas, à une époque pas si lointaine, fondus puis « recyclés » pour la fabrication de collant pour dames? Autre format, autres pratiques, mais même amnésie..

Retour au panorama du film d'archive