Compte-rendu :"L'Empire du milieu du Sud"

Écrit par Yves Gaillard Mercredi, 16 Février 2011 00:09

Activités

Séance publique de PIAF : autour de"L'Empire du milieu du Sud"

En présence de Eric Deroo (co-auteur et réalisateur) et Vincent Schmitt (monteur)

Cinéma La Clef, 7 février 2011

Les séances publiques de PIAF, ouvertes à tous, sont l'occasion d'interroger concrètement la réutilisation d'archives audiovisuelles, tant dans leurs composantes techniques qu'esthétiques.

La dernière séance publique s'est tenue autour du film  "L'Empire du milieu du Sud », de Jacques Perrin et Eric Deroo, en présence de Eric Deroo et Vincent Schmitt, monteur.

Elle était animée par Jean-Yves de Lépinay, président de l'association, et Anne Connan, co-secrétaire, et ayant travaillé sur le film en tant que documentaliste-recherchiste.

Genèse du projet

L'idée du film s'origine dans l'intérêt profond du comédien et réalisateur Jacques Perrin pour l'Indochine. Depuis son rôle de jeune officier dans le film « La 317e section » de Pierre Schoendoerffer (1965), Jacques Perrin fut profondément marqué par ce pays et son histoire.

En 1990, Jacques Perrin conçoit pour le mémorial de Caen le film « D-Day », qui présentait dans un dispositif de double écran le débarquement des troupes alliées en Normandie, filmé par les alliés et les allemands. Ce projet, symptomatique du refus des conventions formelles qui caractérise le travail de Jacques Perrin auteur, l'amena à envisager « L'Empire du milieu du Sud » non pas comme un documentaire classique, mais comme une forme poétique, un « hymne » au Vietnam. Il contacte alors Eric Deroo, pour développer le projet avec lui.

Eric Deroo, historien, spécialiste des colonies, cinéaste, est en effet également un grand connaisseur de la littérature vietnamienne, et un collectionneur d'images photographiques retraçant l'histoire de ce pays.

Cependant, de par la volonté de Jacques Perrin de ne pas s'inscrire dans une forme classique, il fut difficile pour les deux hommes de structurer le film, et de choisir un point de vue.

Dans un premier temps, ils se lancèrent dans une chasse aux images, écumant les archives et cinémathèques, dans le but de collecter le maximum de matériaux. Cette recherche les amena à entrer en contact avec des institutions du monde entier, car outre sa production propre, le Vietnam fut un pays très filmé : par ses colonisateurs, les régimes communistes (Cuba, URSS, Chine...), les pays du Pacifique (Australie, Japon...), les Etats-Unis...

Cette chasse, effectuée à une époque où le web n'existait pas, dura presque quatre ans. Eric Deroo visionna plus d'un millier d'heures d'images, documentaires ou de fiction.

En 1997, Eric Deroo avec l'aide de la monteuse Marie-Sophie Dubu, rassembla une première sélection de plus de cent heures. Ils tentèrent de les classer pour en extraire des séquences utiles, en respectant les ambitions poétiques du projet. Mais l'immense complexité logistique de cette tâche bloqua le développement du film en 1998.

En 2000, Eric Deroo et Vincent Schmitt se rencontrèrent sur un projet mené par l'ECPAD. Les innovations techniques, la réduction des coûts et des moyens nécessaires à la réalisation du film, rendaient envisageable sa reprise.

En 2006-2007 un nouveau travail de montage s'enclencha, au propre domicile de Eric Deroo. Très vite, Vincent Schmitt trouva le rythme du film, en particuliers grâce à son goût pour le son.

Jacques Perrin fut convaincu par ces essais et financa la poursuite du projet. Il s'agissait en particuliers de renégocier tous les droits d'exploitations des images, les tarifs ayant évolué entre 1998 et 2007. Engagé sur le film « Océans », Jacques Perrin supervisa le travail de montage, qui prendra quatre mois sur une période de un an et demi.

Extrait 1 : « Blanc, pourquoi viens-tu exposer ton corps pâle au grand soleil brûlant? »

Le premier extrait met en évidence la structure du film. Pendant que le narrateur (Jacques Perrin) pose dans son commentaire des jalons historiques, se déroulent des paysages majestueux du Vietnam. Puis débutent les séquences composées d'archives, tandis que le narrateur récite des extraits de textes et poèmes, tant français que vietnamiens.

Eric Deroo précise que le point de vue adopté par le film a été en quelque sorte celui de ces paysages : ces intermèdes rythmant le film présentent une journée immuable, du lever au coucher du soleil, indifférente aux événements décrits. Ces images furent tournées par Vincent Schmitt.

Ce dernier pointe le fait que ces vues sont au format 16:9, alors que l'immense majorité des archives utilisées sont au format 1:33. « L'Empire du milieu du Sud » étant destiné à une diffusion cinéma, des tests furent effectués en 16:9. Mais les pertes et déformations entrainées par le reformatage étant trop importantes, il fut décidé de conserver ce mélange de formats. Vincent Schmitt propose comme explication à la rareté actuelle des films archives – outre les budgets importants nécessaires à l'achat des droits d'exploitation – ce problème insoluble de format.

Suite à une question de la salle, Eric Deroo et Vincent Schmitt expliquent leur choix d'avoir mêlé textes français et vietnamiens, images de toutes origines, sans distinction. Par cette juxtaposition, ils souhaitaient laisser s'exprimer pleinement les subjectivités des auteurs et opérateurs caméra.

L'ambition du film est en effet de dépasser les clivages dans la représentation du Vietnam, et de tenter de donner à voir « l'âme du pays ». Il s'agit « de démonter pour mieux remonter » des archives, des textes, fortement marqués par des idéologies, et d'éviter d'opposer un camp contre un autre : pro-colonies, anti-communistes.... Leurs interlocuteurs vietnamiens leurs confièrent que cette approche de l'histoire de leur pays était à leur connaissance unique.

Afin de « lutter contre le sens des archives », il fut nécessaire de déconstruire les films utilisés, parfois jusqu'au plan. Eric Deroo donne comme exemple l'utilisation du travail du cinéaste cubain Santiago Alvarez, auteur de films au montage très morcelé.

Le parti-pris d'un narrateur unique soulève des interrogations dans le public. Eric Deroo raconte que ce choix fit également débat dans l'équipe. En effet des essais avec plusieurs comédiens, dont Denis Podalydès, furent réalisés, attribuant aux textes français, vietnamiens, etc, des voix différentes. Mais cette polyphonie reproduisait des « camps » antagonistes, ce qui se heurtait à la volonté d'universalité des auteurs. Jacques Perrin interpréta dès lors l'intégralité du commentaire.

Eric Deroo confie qu'un autre point fit débat lors du montage du film : le choix de la citation finale, extraite du roman « Le chagrin de la guerre » de Baoh Ninh. En effet, plutôt que de finir le film sur une évocation du Vietnam contemporain, puissance économique montante, « L'Empire du milieu du Sud » se clôt sur le triste constat du caractère immuable de la guerre et de son absurdité.

Cette explication amène Eric Deroo et Vincent Schmitt à évoquer leur environnement de travail. Le montage du film se déroula en effet dans la bibliothèque personnelle de Eric Deroo. Si un corpus de textes fut initialement constitué, la proximité physique avec les ouvrages le fit évoluer, et amena à de nombreux va-et-vient entre textes et images, modelant le film au rythme de nouvelles lectures.

Vincent Schmitt répond ensuite à une question sur le travail sonore. En effet, au commentaire et à la musique se superposent de nombreux bruitages et ambiances sonores. Katia Boutin, monteuse son et mixeuse du film, réalisa effectivement pour les besoins du film un important travail de prises de son et de recherches, notamment sur le bruitage des engins de guerre. Quant à la musique, composée par Cyrille Aufort, elle fut réalisée après le montage du film.

Anne Connan souligne la fluidité des glissement de sens dans le travail de montage. Elle donne en exemple la mise en évidence du caractère complaisant de prises de vue « anthropologiques» s'attardant sur les poitrines dénudées de jeunes paysannes.

Extrait 2 : « La France est notre patrie »

Eric Deroo souligne le caractère emblématique de l'esthétique du film à partir d'une partie de l'extrait choisi : la juxtaposition d'images de la visite du Maréchal Joffre en Indochine dans les années 20 (décrivant involontairement le malaise physique de ces colons engoncés) et d'une captation de théâtre de propagande viet-minh des années 60 ridiculisant les « longs-nez » (les occidentaux). Sur ces images, Jacques Perrin lit des extraits du « Procès de la colonisation française » de Ho Chi Minh, ouvrage de 1925. Loin de souffrir de cette hétérogénéité de sources, la séquence est puissante, et évocatrice de l'horreur coloniale.

Cet extrait soulève des remarques de la salle : cette approche ahistorique demande en effet paradoxalement de son spectateur une connaissance pointue de l'histoire du Vietnam pour saisir les nuances du travail de montage. Elle diffère beaucoup de l'approche adoptée par Eric Deroo dans ses précédents films, très précis dans la contextualisation des archives utilisées.

Eric Deroo répond en soulignant la difficulté qu'a représenté cet exercice de déconstruction-reconstruction poétique. Il insiste cependant sur la spécificité du projet, sur la volonté de remuer et mélanger reconstitution, images d'actualités, textes littéraires et officiels. Pour lui, l'archive n'a pas de vérité historique : et ce projet s'abstrait totalement de la croyance actuelle que tout événement historique a été filmé, qu'il y a une preuve en image pour chaque chose. (Le travail réalisé sur « L'Empire du milieu du Sud » lui a ainsi donné l'envie d'un autre projet basé sur ses propres rushes glanés au fil de ses films précédents, et basé sur le même principe de juxtaposition, qui ne serait ni une fiction ni un documentaire.)

Une citation dans le commentaire frappa le public par sa force évocatrice (« les âmes en peine »...). Eric Deroo précise qu'elle est tirée de l'oeuvre du poète Nguyen Du, un des plus grands écrivains vietnamiens. La poésie vietnamienne se distingue selon Eric Deroo par l'immuabilité de certains thèmes, en particuliers l'absurdité de la guerre, et la présence immuable des éléments : eau, boue, feu...

Une image étonnante entraîne une anecdote savoureuse : lors d'un reportage commandé par Albert Kahn sur un mariage traditionnel vietnamien, une coupe dévoile soudain le strip tease intégral de la « mariée », dans un coin isolé. Cette image, étrangement floue, était vraisemblablement destinée à être vendue sous le manteau comme objet érotique par l'opérateur. L'image est peu montrée précisa Eric Deroo, et le musée Albert Kahn hésita avant d'en autoriser la diffusion.

Extrait 3 : « les couleurs transparaissent mais l'âme n'y est plus »

Le funèbre troisième mouvement de la Symphonie n°1 de Mahler baigne l'extrait présenté, présentant le souverain fantoche, sans pouvoir, installé par la puissance coloniale française. Vincent Schmitt souligne que malgré les effets de synchronisme, la musique fut ajoutée une fois le montage image de la séquence achevée.

Très musical, l'extrait souligne un travail de montage fondé sur l'analogie formelle entre les plans, et le dialogue avec le commentaire, plus que sur des liens de causalité.

Eric Deroo décrit alors la méthode employée, et la met en perspective avec la tentative de 1997. Les sources images, sur support Beta Numérique, furent numérisées, puis chaque plan fut nommé avec le plus d'indications possibles. A l'aide de la fonction de recherche du logiciel de montage, il était dès lors aisé de retrouver des plans correspondant à une intention, comme par exemple les motifs de la poésie vietnamienne. Cette démarche, précise Eric Deroo, aurait été impensable avant le numérique, car trop coûteuse en temps de manipulation de cassettes. Elle permit de faciliter la navigation dans l'important volume d'archives source, et de provoquer des rapprochements d'images.

Extrait 4 : Dien Bien Phu

L'extrait présente de nombreuses images « amateur ». Eric Deroo en explique l'origine : elles furent tournées par les troupes parachutiste du capitaine Sassi, en action sur les haut-plateaux laotiens. Cet officier ordonna à ses hommes de s 'équiper de caméra, et de filmer les opérations, comme animé par la conscience de l'extraordinaire des paysages et de la situation.

L'extrait comporte également de nombreux fragments de discours. Vincent Schmitt souligne la difficulté de retrouver les archives sonores, car elles sont moins bien répertoriées que les archives image.

Eric Deroo complète en informant l'assistance que l'une des plus importantes archives sonores sur la guerre d'Indochine fut réunie par Jean-Marie Le Pen pour les besoins de sa société d'édition phonographique SERP, active des années 1960 à 2000. Ainsi, un échange radio resté célèbre entre le général de Castries, menant le siège à Dien Bien Phu, et le général Cogny à Hanoï, quelques instants avant la chute de l'armée française, faisait partie de ces collections. Les bandes magnétiques originales du fonds SERP seraient désormais chez un brocanteur de Vanves...

Extrait 5-6 : Guerre du Vietnam

L'extrait proposé présente un va-et-vient entre le quotidien des troupes viet-cong et américaines. Le montage est cette fois basé sur des jeux d'analogie et de décalage entre l'image et le son, afin d'éviter selon Vincent Schmitt le travers récurrent du film d'archive : l'image comme illustration du commentaire.

Eric Deroo s'attarde sur deux films dont des images furent utilisées dans l'extrait. Le premier est une production de l'armée américaine, détaillant toutes les étapes du parcours d'une dépouille de soldat, de son lieu de mort à son retour aux Etats-Unis. Sorte de « film d'entreprise », d'une facture très lisse, le film était destiné à être présenté aux familles de militaires.

Le second film est un documentaire japonais produit par la NTV, qui fut quasi-immédiatement interdit de diffusion à sa sortie. « With a South Vietnamese Marine Battalion », réalisé en 1965 par Junichi Ushiyama, immerge le spectateur dans le quotidien de rangers sud-vietnamiens. Ushiyama montre frontalement tortures et massacres commis au nom de la guerre, comme des rituels d'une société étrange, réalisant une des oeuvres les plus terribles sur le conflit vietnamien. Afin de pouvoir utiliser ses images, de longues négociations furent nécessaires avec l'auteur.

Eric Deroo conclut la séance en évoquant sa crainte, à la reprise du projet en 2006, de ne pas pouvoir récupérer tous les éléments originaux visionnés en 1997, en particuliers les sources vietnamiennes. Dégradation, pertes de bobines,... ce cinéma semblait en danger. Or, tous les films repérés avaient entretemps été numérisés, classés et restaurés, pour satisfaire les besoins du marché local de la télévision privée. Tous les plans ont donc été retrouvés!

(note : les "titres" donnés aux extraits 1, 2, et 3 sont des citations issues du film)

L'Empire du milieu du Sud (2009)

Auteurs-Réalisateurs : Éric Deroo, Jacques Perrin

Montage : Vincent Schmitt

Montage son et mixage : Katia Boutin

Musique : Cyrille Aufort

Production : Galatée Films, ECPAD

Distribution (France) : Les Acacias

Durée : 1 h 26

Sortie au cinéma le 24 novembre 2010

DVD disponible à partir du 5 avril 2011 aux éditions Montparnasse

Ouvrages cités :

Bao Ninh, Le chagrin de la guerre, traduit par Phan Huy Duong, édition Philippe Picquier, Paris, 1991, collection Poche n° 75

Nguyen Du, Kim Vân Kiêu, Les amours malheureuses d'une jeune vietnamienne au XVIIIe siècle, traduit par Nguyễn Khắc Viện, L'Harmattan, Paris, 1999